DW 07x05 - The Angels take Manhattan




Les Anges Pleureurs sont devenus, en l'espace d'un épisode, un seul, des créatures cultes aux yeux des fans de Doctor Who. C'était au cours de la Saison 3, pendant un épisode au budget très serré (tellement serré que le duo principal, à savoir le Docteur et sa compagne Martha, n'apparaissait que quelques minutes à l'écran), que Steven Moffat dévoila les célèbres statues. Un design superbe et déjà ancré dans l'inconscient collectif, des capacités originales et effrayantes, et voilà que les Anges Pleureurs se sont vus propulsés au rang d'entités icôniques. Deux saisons plus tard, lors de la Saison 5, les Anges sont de retour et voient leurs pouvoirs développés, leurs capacités renouvelées. Si l'effet de surprise a disparu, force est de constater que les épisodes sont tout de même efficaces. Les Anges incarneront d'ailleurs l'une des peurs les plus profondes d'Amy. Ainsi, ce n'est pas par hasard que ces entités menaçantes soient de retour, pour conclure la belle mais tragique histoire d'Amelia Pond.

The Angels take Manhattan prend logiquement place à New-York, la cité qui ne dort jamais. Tandis que le Docteur, Amy et Rory profitent d'une journée ensoleillée à Central Park, ils ne se doutent pas du danger qui rôde tout autour d'eux. Alors que la discussion du moment porte sur un roman étrangement familier, Rory se décide à aller chercher quelques cafés pour le groupe. Son escapade sera fatale, car son chemin croisera celui d'Anges particulièrement retors qui enverront le jeune anglais dans le New-York de 1938. Bien entendu, le Docteur et Amy vont faire tout ce qui est en leur pouvoir pour retrouver le dernier membre de leur groupe, mais il s'avère que le New-York de 1938 étant littéralement un nid d'Anges Pleureurs, des distorsions temporelles empêchent le TARDIS d'atterrir dans cette zone. C'est à ce moment que Melody Malone, ou River Song pour les intimes, entre dans la danse.

Pour cette nouvelle aventure angélique, la direction artistique s'inspire des meilleurs films noirs américains. En premier lieu, le contexte de l'épisode place l'action de celui-ci dans la vieille New-York de 1938, une ville sombre où enquêtent les détectives désabusés, la cité aux mille histoires où grouillent des malfrats notoires. Ces deux clichés se retrouvent dans l'épisode, le premier étant rapidement éliminé, le second ne survivant pas très longtemps. En second lieu, toute la mise en scène se réfère au genre cinématographique du film noir, voire du polar. L'épisode divulgue régulièrement des angles de caméra biscornus, jamais centrés, qui donnent la constante impression aux personnages (et au spectateur) qu'ils sont observés. De plus, la grande majorité de l'épisode se déroule de nuit, ce qui confère une impression de claustrophobie au fur et à mesure que les minutes défilent. Les extérieurs ne semblent jamais sûrs, les intérieurs encore moins. En un sens, l'ambiance opressante qui se dégage de quelques scènes de The Angels take Manhattan, ne sont pas sans évoquer le paranoïaque Dark City (réalisé par Alex Proyas en 1998). Cependant, il y a dans l'épisode de Doctor Who davantage de scènes diurnes, qui permettent de respirer, avant de replonger en apnée.

Car couper le souffle, The Angels take Manhattan s'y emploie à merveille. Une nouvelle fois, le scénariste offre à son épisode un rythme dynamique et chevronné, les surprises fusent et les évènements défilent sans pause aucune. Après la relative linéarité du dernier épisode en date de Steven Moffat, Asylum of the Daleks, The Angels take Manhattan s'amuse avec les voyages dans le temps et la présence de paradoxes à répétition. Je n'aurais pas imaginé, en regardant cet épisode, voir le Docteur débarquer en Chine, en 221 avant Jésus-Christ. Je n'aurais pas imaginé tout ce que j'ai vu. La ferme à énergie temporelle, la Statue de la Liberté menaçante, les chérubins diaboliques, autant de surprises appréciables et appréciées, qu'elles servent ou non le récit. Car, avouons-le, la présence de la Statue de la Liberté qui révèle sa nature d'Ange Pleureur n'apporte strictement rien à l'intrigue, mais il aurait bête de s'en priver. Si la Statue avait influencé de manière importante l'histoire, sans que cela ne soit plausible ni justifié, là il y aurait eu matière à être déçu. Par contre, en l'état, à savoir une apparition irrémédiablement fun (car c'est tout ce qu'elle prétend être), la créature n'a pas besoin d'être critiquée comme c'est déjà le cas aux quatre coins de la toile. De plus, The Angels take Manhattan n'a pas du tout la prétention, comme d'autres épisodes finaux avant lui, d'être un épisode épique ou grandiloquent. Au contraire, ce final adopte une approche intimiste pour narrer la dernière aventure des Ponds.

Car ne nous voilons pas la face, si cet épisode était grandement attendu par la communauté de fans, c'est avant tout parce qu'il signait le départ des premiers compagnons du Onzième Docteur. Là aussi, Steven Moffat, en termes de narration, ose et surprend. Déjà, il divise la scène d'adieux en deux parties, et peut ainsi développer de manière efficace ses deux personnages. Pour la première fois depuis le début de l'épisode, l'action prend le temps de se diluer, pour laisser place aux émotions. La première partie de la scène d'adieux survient sur le toit de la "ferme" à énergie temporelle. Amy et Rory savent que, pour survivre, ils vont devoir passer le reste de leur vie à fuir en avant, inlassablement. Plutôt que d'épouser un rythme de vie aussi difficile à supporter, Rory préfère tenter le tout pour le tout et sauter du bord du toit, afin de mourir sur le coup et ainsi réussir à créer un paradoxe assez fort pour faire disparaître les Anges (Rory ayant, quelques minutes plus tôt, rencontré sa version future de lui-même, et l'ayant vu mourir de vieillesse devant ses yeux, ce serait un paradoxe de mourir en sautant du toit). Cette scène fait bien entendu écho à toutes les morts factices du personnage depuis la Saison 5, et Rory ne manque pas de le rappeler lors d'un dialogue savoureux. Son sacrifice intervient davantage pour sauver ses proches, plutôt que pour se sauver lui-même, contrairement au Docteur qui agit souvent de manière particulièrement égoïste. Rory a ceci d'héroïque qu'il n'a pas besoin de montrer perpétuellement qu'il l'est. Lors de cette scène de sacrifice, le personnage masculin a droit à un traitement tout en finesse. A maintes reprises, Rory fait preuve de touches d'humour, ce qui tend à montrer une nouvelle fois que le personnage se soucie plus des autres que de lui-même. Sa passion envers Amy éclate une nouvelle fois en plein(e) jour (nuit), et il n'hésite pas une seule seconde à faire ce qui doit être fait. Entretemps, le Docteur et River Song rejoignent la scène, juste à temps pour voir le couple sauter dans le vide.

Sauf que, coup de génie, tout s'arrange, le paradoxe efface l'existence des Anges et de leur ferme à Manhattan. L'épisode touche à sa fin et tout semble résolu. Sauf la présence de cette tombe, déjà vue par le spectateur quelques scènes plus tôt, dont l'épitaphe est dédiée à Rory. En un quart de seconde, le personnage s'évanouit, à tout jamais. La spontanéité de cette disparition contraste fortement avec la longue scène de dialogue au sommet de l'immeuble, et Moffat amorce ici la seconde partie de sa scène d'adieux. Sans Rory, celui ayant profité d'une attention toute particulière un peu plus tôt. Cette fois, c'est Amy qui retient toute l'attention. Ce sont ses adieux envers le Docteur. A souligner ici, le jeu des deux acteurs, particulièrement brillant. Karen Gillan (Amy), a fait de réels progrès depuis ces débuts, sa prestation au cours de cette scène est tétanisante de réalisme. Matt Smith, notre Docteur, transpire le désespoir et parvient, grâce à de discrets petits gestes, à rendre son jeu d'une vraisemblance rare. Il est d'ailleurs intéressant de constater que le Docteur se fiche ici de Rory, il supplie Amy de rester à ses côtés. Comme précisé précédemment, le Docteur fait montre d'un égoïsme mal placé, tandis que son amie vient de perdre l'homme qu'elle aime, et que River Song voit ses parents disparaître. Contrairement aux adieux des compagnons précédents où le spectateur se plaçait plutôt du côté des dits compagnons, The Angels take Manhattan invite le spectateur à rester aux côtés du Docteur, et ainsi d'affronter avec lui la solitude. Cet épisode de départ est extrêment bien mené, en ce sens qu'il fait office d'ascensseur émotionnel: le temps peut être réécrit; non il ne peut pas. River a changé le futur en se brisant le poignet; non elle a menti. Les Ponds sont sauvés; non ils disparaissent. Et finalement, avec son allure vive, l'épisode ne laisse au spectateur le temps d'être peiné qu'à la toute fin, lorsque le Docteur lit les derniers mots de son Amelia Pond. Lors de cette toute dernière séquence, Steven Moffat boucle enfin l'histoire de ses personnages en citant une scène du tout premier épisode de la Saison 5. Dans The Eleventh Hour, lorsque la petite Amelia attend le retour du Docteur, une courte séquence la montre entendre le bruit du TARDIS qui revient, avant de passer à toute autre chose. A la fin de The Angels take Manhattan, le Docteur revient effectivement voir sa petite compagne, pour lui raconter toutes les aventures qu'elle vivra avec son Docteur débraillé. C'est ça qui inspire à Amelia Pond tous les dessins qu'elle réalisera et la passion qui la consumera. Sans le savoir, nous avons assisté, il y a deux ans et demi, à la fin de leur histoire. Encore une fois, bravo Steven Moffat.

Un autre individu qui mérite les éloges n'est autre Murray Gold. Le compositeur signe ici, à nouveau, une partition de qualité. Les thèmes mélodieux côtoient les pistes d'ambiance qui imposent rapidement une atmosphère pesante. Les thèmes cultes de la série ne sont pas oubliés lors de cet épisode mythologique déterminant, et l'auditeur retrouve avec plaisir des variations mélancoliques de "I am the Doctor" et "Amy's Theme", dans des déclinaisons faisant la part belle au violon et au piano. Les nouvelles compositions ne sont pas en reste, et les thèmes des moments forts de l'épisode sont déjà des incontournables. La chute des Ponds est accompagnée d'un chant féminin (dont la voix rappelle fortement celle présente dans "A Town called Mercy", j'imagine qu'il s'agit de la même chanteuse - tout comme pour le "Amys Theme"), un chant bizarrement empli d'espoir. La tristesse de la scène, grâce à la musique, s'estompe et laisse place à une étrange beauté. La seconde piste marquante de cet épisode est celle qui accompagne la disparition d'Amy. La présence des cordes apporte bien entendu un côté tragique à l'ensemble, tandis que quelques notes de piano reprennent le thème original de la jeune rousse. Rapidement, des sons lancinants puis déterminés (proches des sonorités entendues à l'écoute du thème "The Wedding of River Song", présent en fin de Saison 6), confèrent à l'ensemble une dimension mythologique puissante. Le thème est très intense, il s'agit bien évidemment de l'une des meilleures pièces de Murray Gold. Pourvu qu'il reste aux côtés de la série très longtemps encore.

Ce ne sont pas juste deux personnages qui nous quittent, c'est toute une atmosphère, une époque qui s'enfuit. Face à cet ultime épisode angélique, mon coeur n'est pas resté de pierre, et c'est avec une sensation douce amère que je tourne la dernière page de cette aventure. J'ai aimé retrouver les jeux temporels propres au scénariste, ainsi que ses créations démoniaques, ses mille idées à la minute et le traitement de ses personnages. Comme toute séparation, celle-ci fait mal, mais le sourire revient vite lorsqu'on pense aux nombreuses heures partagées, mais aussi à celles, encore plus nombreuses, qui nous attendent. Parce que finalement, le voyage et le rêve ne s'arrêtent jamais.

Comme je m'y attendais, Doctor Who ne m'a pas déçu cette année. Quoi qu'on en dise, Steven Moffat maîtrise son show. Il a même réussi à imposer des standards de diffusion en totale contradiction avec ce qu'il a fait l'an dernier. Pour moi, cette première partie de saison s'impose comme une pièce maîtresse du petit monde télévisuel. Je sais qu'il y a des choses à critiquer (l'absence de double-épisode pour mieux détailler les lois qui régissent l'univers, la Statue de la Liberté, le rythme frénétique de Dinosaurs on a Spaceship, etc...), mais jamais ceux-ci n'empiètent sur le plaisir ressenti à la vision de l'épisode (de la saison). Je les évince, inconsciemment sûrement, afin de ne garder que le positif et ce qui me fait voyager. Doctor Who, que ce soit avec Russell T. Davies ou Steven Moffat, est pour moi une série incontournable (je ne me prononce pas sur les Classics, je les découvre petit à petit), sans qui le paysage audiovisuel serait bien triste. Maintenant, à l'image du Docteur, il ne nous reste plus qu'à errer et vivre nos petites aventures quotidiennes, avant de reprendre le voyage dès Noël.

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