DW 08x01 - Deep Breath



Cet article traite de l'épisode 1 de la Saison 8 de Doctor Who.
Il contient des spoilers.

Deep Breath marque le retour du Docteur sous les traits de Peter Capaldi, qui confie son visage à la douzième incarnation du personnage. Ce premier épisode, qui ouvre la huitième saison de la série depuis sa renaissance en 2005, se déroule une nouvelle fois au sein des allées londoniennes. Ce chapitre fait directement suite à l'épisode précédent, The Time of the Doctor, qui se concluait sur la régénération de Matt Smith. La dernière séquence nous présentait un Docteur jouissant d'un nouveau cycle de régénération accompagné d'effets secondaires indésirables, tels que l'amnésie. C'est ainsi que la nouvelle incarnation du Seigneur du Temps avouait à une Clara désemparée ne pas savoir comment piloter son TARDIS (dont il avait d'ailleurs oublié le nom). Les conséquences de cet oubli se découvrent via l'introduction de Deep Breath où, après avoir s'être égarés dans le jurassique, le Docteur et Clara se retrouvent à Londres, accompagnés de leur nouvel ami: un gigantesque dinosaure.

Cet épisode de reprise s'étale sur près d'une heure vingt, ce qui fait quasiment office d'un double épisode diffusé à la suite. Ce choix impacte d'ailleurs le nombre d'épisodes de la saison qui, de treize habituellement, passe de manière symbolique à douze. La durée exceptionnellement longue de cet épisode permet au scénariste Steven Moffat de tisser une intrigue riche en rebondissements et autres références. Deep Breath est, en un sens, l'antithèse de l'épisode qui servait d'introduction au onzième Docteur, The Eleventh Hour. Dans ce dernier, le rythme frénétique dévoilait un Docteur sûr de lui et manipulateur, le scénario entier s'articulait autour du personnage et de sa nouvelle personnalité. Dans Deep Breath, au contraire, l'histoire se concentre sur Clara, qui est finalement le protagoniste faisant le lien entre l'ancienne et la nouvelle saison. Elle est le point d'ancrage du spectateur qui, comme elle, découvre un tout nouveau Docteur. Alors qu'elle a traversé toute la ligne temporelle du Docteur, durant l'épisode The Name of the Doctor, elle n'a jamais croisé cette douzième incarnation. En effet, lorsqu'elle errait dans la vie du Docteur, celui-ci était sensé mourir sous les traits de son onzième visage, à Trenzalore, elle n'a donc pas pu voir les incarnations issues d'un futur qui n'existait pas encore. Quoi qu'il en soit, Clara va dépasser son statut de mystère ambulant qu'elle traînait durant la septième saison, et dévoiler une personnalité bien plus développée.

Clara est sans aucun doute le cœur de l'épisode. Ses doutes envers le Docteur sont ceux du spectateur. L'épisode entier va se concentrer sur la nouvelle nature du douzième Docteur, sur ce qui a changé chez lui, mais aussi sur ce qui ne changera jamais. Ainsi, tout l'épisode va se développer autour de l'incertitude de Clara à travers les dialogues échangés entre celle-ci et le Seigneur du Temps, mais aussi à travers les péripéties qui vont jalonner l'aventure. Celles-ci font continuellement écho à l'état actuel des choses et sonnent comme un reflet de ce que vit le duo principal de la série. Par exemple, en début d'épisode le Docteur arrivera à traduire les cris du dinosaure, dont la situation n'est pas sans rappeler celle que Clara traverse en ce moment. Nous apprenons alors que l'animal est une femelle, qu'elle ne comprend pas ce qu'il se passe, qu'elle est terrifiée et esseulée. Elle dit se retrouver à un monde sans arbre, sans ciel bleu, un monde gris, référence évidente aux cheveux grisonnants de Peter Capaldi. Ainsi, l'intrigue scénaristique qui ouvre l'épisode est un miroir des questionnements qui perturbent Clara. Plus loin, le scénariste introduit les ennemis principaux de Deep Breath, des androïdes qui se changent progressivement en humains, en récupérant les parties qui leur font défaut sur de véritables individus. Là, Steven Moffat fait d'une pierre deux coups. D'une, il récupère une de ses créations, déjà utilisées au cours d'un épisode de la Saison 2 qu'il avait écrit, The Girl in the Fireplace, ce qui permet de mettre en avant une notion de continuité au sein même de la série. De deux, le scénariste actualise cette menace de manière logique, en la faisant correspondre à la thématique qui parcourt l'épisode: le changement. En effet, comme c'est précisé lors des dialogues, une créature qui a tellement changé est-elle toujours celle qu'elle était au départ ? Comprendre par là: est-ce que le Docteur qui ne cesse de se régénérer est-il encore le même qu'avant ? Ces interrogations sont bien soulignées par la mise en scène de Ben Weathley, réalisateur britanniques ayant fait ses preuves sur des long-métrages tels que Kill List ou English Revolution. Il suffit de voir la scène durant laquelle le Docteur et l'androïde discutent, ce dernier s'observant dans le reflet d'un plateau argenté, tandis que Peter Capaldi apparaît lui aussi de l'autre côté de l'objet.

La mise en scène se veut d'ailleurs très importante dans cet épisode, le réalisateur se concentrant sur des angles de vue biscornues, et mettant en avant des détails plutôt que les plans d'ensemble. Les plans d'ensemble apparaissent généralement en début de scène, pour présenter le décor, le placement des personnages, puis ce sont les gros plans qui prennent le relais. Ce choix prend sens lors des scènes qui doivent dévoiler les sentiments des personnages, mais aussi servir le scénario. Ainsi, Deep Breath tire son nom du fait que pour passer inaperçus aux yeux des androïdes, les personnages doivent cesser de respirer. Lors de ces séquences, la caméra se plaque sur les visages des protagonistes, de manière à souligner la difficulté de l'entreprise, mais aussi l'oppression qui en découle. Enfin, la mise en scène ne se veut jamais tape-à-l'oeil, et reste d'une clarté bienvenue. Pour accompagner cette réalisation maîtrisée, Murray Gold, le compositeur attitré de la série depuis 2005, signe une nouvelle partition enchanteresse, et se renouvelle avec un charme épatant. Si la dernière partie de l'épisode délaisse un peu l'aspect musical, les deux premiers tiers s'accompagnent d'une véritable caresse auditive. La plupart des thèmes met en avant l'atmosphère au détriment de la mélodie, cependant, plusieurs morceaux s'invitent à la fête et ne se privent pas de voler la vedette aux acteurs. On délaisse l'approche mystique de la Saison 4, voire l'aspect épique de la Saison 5, pour quelques chose de plus brut, de plus guerrier. Les scènes d'action en début d'épisode sont supportées par des sonorités percutantes et nerveuses, tandis que les errements du Docteur amnésique se voient accompagnées de mélodies plus cristallines, mais tout aussi puissantes. Un drôle de contraste dont le compositeur joue à la perfection. Très peu de thèmes déjà connus sont utilisés ici, ce qui fait vraiment plaisir (on se rappelle du recyclage sonore opéré sur l'épisode anniversaire The Day of the Doctor). Enfin, on notera des envolées qui ne sont pas sans rappeler celles d'un Hans Zimmer au meilleur de sa forme, notamment au cours de la scène d'action qui viendra conclure la joute finale.


Il est maintenant temps de parler de Peter Capaldi, qui incarne donc la douzième incarnation du personnage phare de la série. Il est difficile de juger sur un seul épisode, cependant on peut déjà discerner quelques traits de caractère. Si pendant la première partie de l'épisode on retrouve quelque peu un interprétation proche de ce que nous a offert Matt Smith, le onzième Docteur, il est évident que ceci change dès les retrouvailles entre Clara et le Seigneur du Temps, au sein d'un restaurant. Le Docteur sera ici plus froid qu'à l'accoutumée, ne semblant pas du tout se soucier des humains ou de ce qu'ils ressentent. Il n'hésite pas à arracher quelques cheveux à sa compagne de voyage, ou à lui coller un visage de chair humaine sur le visage. Plus tard, il abandonne carrément la demoiselle, aux prises avec une pléthore d'androïdes. Froid, le personnage l'est évidemment. La limite qui le mène à la cruauté ne semble d'ailleurs pas très éloignée. Ainsi, tout l'épisode repose sur le fait qu'il est difficile pour Clara de cerner la nouvelle personnalité de ce Docteur. Bien entendu, Clara représente en quelque sorte le spectateur dans Deep Breath, tous les dialogues qu'elle échange et les situations qu'elle vit sont destinées au spectateur. En sachant cela, Steven Moffat ne va cesser de jouer avec les attentes et les questionnements de son auditoire. Une scène en particulier représente bien le jeu qui s'installe entre le scénariste et le spectateur. Dans celle-ci, le Docteur vient d'abandonner Clara aux prises avec les ennemis du jour. Dans un dernier espoir, la jeune femme se met à penser au Docteur tel qu'elle le connaît. Elle se dit que quand tout semble perdu, le Docteur est toujours derrière elle. Il lui suffit de tendre la main et il sera là. Ainsi, Clara place sa main derrière elle, cherchant désespérément la présence de son ami. Elle brasse du vide, pendant des secondes qui semblent interminables. Soudain, une main surgit du bord de l'écran et agrippe la sienne. Hors, le plan suivant montre que c'est un androïde qui vient de l'agripper. Mais la seconde suivante, celui-ci arrache son propre visage pour dévoiler celui du Docteur. En quelques secondes seulement, Moffat a fait vivre au spectateur un véritable grand-huit, ce dernier ne sachant que penser et voyant ses convictions voler en éclats d'instant en instant. Tout l'épisode repose sur cette incertitude.

Ainsi, une fois leurs ennemis vaincus, le groupe revient à leur quartier général temporaire, la demeure de Madame Vastra. Clara découvre alors que le TARDIS n'est plus là, le Docteur est parti sans elle. Là encore le doute s'installe en ce qui concerne le nouveau caractère du personnage, qui n'a pas hésité à abandonner une nouvelle fois sa compagne de voyage. Lorsqu'il revient la chercher, un peu plus tard, nous découvrons le nouvel intérieur du TARDIS (plus intimiste, il accueille par exemple une bibliothèque au sein de sa salle principale), ainsi que le nouveau costume du Docteur, très sobre. C'est à ce moment que Clara refuse de continuer à voyager à ses côtés. Du moins, jusqu'à ce que résonne la sonnerie de son téléphone portable. Au bout du fil, le Onzième Docteur. Pour la première fois dans l'histoire de la série, l'épisode appelle en renforts l'incarnation précédente du Docteur pour aider les spectateurs à accueillir et accepter sa nouvelle incarnation. Cette précaution s'explique de manière très simple. Il faut savoir que les spectateurs de la nouvelle série Doctor Who, arrivée sur nos écrans en 2005, n'ont connu que des Docteurs aux traits relativement jeunes. Peter Capaldi est l'acteur le plus âgé des Docteurs neuf à douze. On ne compte pas ici John Hurt qui prête ses traits au Docteur de la Guerre du Temps, étant donné qu'il n'est pas canonique, et qu'il n'est apparu que pour un épisode, il n'aura pas de saison qui lui sera consacrée. Hors, depuis l'annonce de Peter Capaldi en tant que Docteur, la communauté de "fans" a râlé, sur les réseaux sociaux, les sites spécialisés, etc... C'est pourquoi le scénariste de l'épisode prend autant de temps pour faire accepter à cette catégorie de spectateurs, que ce Docteur est bien LE Docteur (sans oublier de placer quelques vannes à l'encontre des détracteurs, comme lorsque Matt Smith espère que son successeur n'aura pas un visage plus âgé que le sien). De même, les personnages parlent souvent du nouveau physique du personnage, en expliquant même pourquoi l'incarnation précédente adoptait un aspect plus jeune.

Enfin, tout en mettant en avant ce nouveau Docteur, l'épisode amène les pistes qui seront développées dans la suite de la série. Pourquoi le Seigneur du Temps possède ce visage (déjà croisé dans l'épisode Fires of Pompeii de la Saison 4, ou dans la série dérivée Torchwood) ? Qui est la personne qui semble vouloir réunir le Docteur et Clara (voir l'épisode The Bells of St. John) ? Et a-t-elle un lien avec l'étrange femme qui conclut l'épisode ?


Grâce à cet épisode exceptionnellement long, les bases de la nouvelle saison sont posées avec brio. Deep Breath débute à l'aide de plusieurs scénettes à l'importance intrinsèque relative, avant d'amener avec une audace déconcertante les réflexions et thématiques qui animeront cette huitième saison sous le signe du renouveau. Le scénariste utilise avec malice les figures de son scénario, de manière à en faire des miroirs de la situation que traversent les protagonistes, mais aussi des interrogations qui animent les spectateurs. Il en résulte un épisode qui sonne juste, dépeignant une atmosphère qui manie les ruptures de tons avec une aisance remarquable, tout en laissant planer le doute sur le personnage du Docteur, à travers une conclusion aussi réussie que troublante. Le voyage promet d'être déconcertant, et la destination forcément tragique.

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